Mio,
Je ne sais pas si cette lettre arrivera un jour jusqu'à toi, ni quel âge tu auras en la lisant. Peut-être que tu portes un autre nom aujourd'hui. Peut-être a-t-on noirci ma mémoire de récits si vils que mon souvenir t’est devenu un fardeau, ou peut-être que tu as simplement oublié mon visage, ma voix, et la manière dont je prononçais ton nom.
Si tu lis ces mots, c’est que l’Église n’a pas réussi à tout effacer. Ils ont brûlé nos livres, caché nos fautes, retourné nos alliés et réécrit l’histoire à leur manière, comme font tous ceux qui savent qu’un mensonge finit par devenir une vérité si on le répète assez longtemps. Mais ils ne t’ont pas eue, toi, et c’est la seule victoire dont je sois certain.
Je t’ai envoyée à Naastica parce qu’ici, à Ildoria, une enfant ne pouvait plus grandir en sécurité sans apprendre à se taire. J’aurais tellement voulu te garder près de moi. J’aurais voulu t’entendre courir dans les couloirs de Neralys, te voir t’endormir sur mes plans de bataille, ou te gronder parce que tu aurais démonté un mécanisme qui fonctionnait très bien avant ton passage. J’aurais fait semblant d’être sévère, mais je n’aurais pas tenu dix secondes.
J’aurais voulu être un père fait de chair et de présence, plutôt que d’encre et de regrets.
Mais les guerres n’ont que faire des vœux des pères. Elles prennent les choix simples, elles les broient, et il ne reste que des décisions impossibles qu’on nous force à appeler « courage » pour qu’on ait un peu moins honte de nous. Alors je t’ai éloignée. Je t’ai confiée à la distance et à Naastica, en espérant que d’autres mains sauraient te protéger de la tempête que nous n’arrivions plus à arrêter ici.
Je ne te demande pas de comprendre mes raisons, ni de m'excuser de t'avoir envoyée loin de moi. Les enfants n’ont pas à porter les guerres des adultes, et encore moins les regrets qu’elles laissent derrière elles. Je veux seulement que tu saches ceci : si j’ai accepté de te perdre de vue, c’était pour ne pas te perdre complètement.
On te dira peut-être que j’ai fait passer Neralys avant toi, que j’ai préféré une guilde, une idée ou un combat à ma propre fille. C’est faux. Neralys était ma bataille, mais toi, tu étais la seule raison pour laquelle je voulais encore croire à l’avenir. Tout ce que j’ai fait de juste, je l’ai fait en pensant au jour où tu pourrais vivre libre, loin d'eux. Et pour mes erreurs, je les emporte avec moi, et elles pèsent lourd.
Ne construis pas ta vie autour de ma mort ou de ta colère. Ne t'y installe pas. Je ne veux pas devenir un souvenir triste qui te tire en arrière chaque fois que le monde te fera du mal, et je refuse que mon absence soit le centre de ton existence.
Vis, Mio. Vis avec fureur s’il le faut. Vis de travers, vis en colère, vis avec cette grâce brutale et indomptable que je te devinais déjà. Vis assez fort pour que mon absence ne devienne jamais ce qu’il y a de plus grand en toi.
Et si un jour tu entends le nom de Neralys, ne le prends pas comme une chaîne. Ce nom a porté de belles promesses, de graves erreurs, des victoires dont je suis fier et des morts que je ne me pardonnerai jamais. Neralys ne te doit rien, et tu ne lui dois rien. Tu es ma fille avant d’être l’héritière de quoi que ce soit.
Ta mère disait toujours que les gens trop prudents finissent par confondre survivre et abandonner. Elle avait cette habitude insupportable d’avoir raison avant tout le monde, et ça me coûtait souvent de l’admettre. Si tu tiens d’elle, alors tu refuseras de baisser les yeux devant des hommes qui se croient nés au-dessus des autres.
J’espère qu’un jour tu trouveras la force de me pardonner de t’avoir mise à l'abri au lieu de t’avoir gardée contre mon cœur. Et si tu n’y parviens pas, si la douleur parle plus fort que mes raisons, tu as le droit de m’en vouloir. Les pères absents gagnent rarement les procès que leur intentent leurs enfants, et je crains de n’avoir aucun argument pour ma défense.
À l’heure de choisir entre te voir périr à mes côtés ou te savoir vivante par-delà les mondes, j’ai choisi la seule forme d’amour qu’il me restait. Ce n’était ni la plus pure, ni la plus vaillante, ni celle dont tu étais digne. Mais c’était celle qui pouvait encore te sauver.
Je t’aime, plus fort que tous les mots que j’ai eu le temps d’écrire.
Nowt
P.-S. : J’espère que tu n’auras pas hérité du caractère de ta mère. Mais si c’est le cas, alors le monde aura au moins gagné quelqu’un d’impossible à faire taire.