Le silence était si dense qu’il tenait lieu de matière. Ses yeux s’ouvrirent au milieu d’une pierre froide qui exhalait l’humidité et le sel. Un plafond voûté, crevassé d’anciens filons noirs, pesait sur sa poitrine comme un second sommeil. L’odeur de poussière et de cendre, de suie rance, emplissait sa bouche. Le souffle râpa ses lèvres, se heurta à un thorax rouillé par l’inertie.
Combien de temps avait-il dormi ? La question traversa son crâne sans trouver de prise, comme un éclat de lumière sur une eau trop sombre. Quand il chercha à se redresser, la pierre lui répondit par une brûlure. Les muscles protestèrent, engourdis mais non étrangers à l’effort. Son corps roula sur le flanc, une main glissant à plat sur le sol pour trouver prise sur des granules de mortier, des fragments de verre, le froid ancien de la forteresse. L’effort le hissa finalement à genoux.
Il découvrit ce qui pouvait être une crypte ou une chapelle vide. Des niches murales bâillaient, sans statue ni offrande, et une fresque à demi effacée courait sur le mur du fond : on y devinait une ligne d’horizon, des colonnes, peut-être une étoile au centre, ou une simple fissure devenue signe. Au sol, son regard repéra un cercle de cendres pâles autour de l’endroit où son corps avait été étendu, comme le résidu d’un feu ancien ou d’un rite qui aurait perdu son sens. Il chercha son nom. Rien. Un vide lisse, vaste, sans rebords.
La panique fit mine de monter. Pour la contenir, son attention se porta sur ce que ses mains savaient encore. Les doigts d’abord : des cals aux phalanges, une vieille entaille au pouce, cicatrice nette d’une lame glissée trop vite, jadis. La paume, ferme. Les poignets, souples, se pliant et se dépliant sur un simple ordre muet. Son corps avait appris, quelque part, à manier des choses lourdes et longues. Une arme, peut-être.
Sa mémoire était un blanc, mais sa chair, elle, se souvenait. Se hisser debout fit trembler ses tibias, mais ils tinrent. Sa vision, un instant brouillée, se réajusta à la pénombre. Des arcs-boutants fissurés dessinaient des ombres obliques sur le sol. Une porte de bois, gonflée d’humidité, restait entrebâillée sur un couloir étroit. Avant d’avancer, il s’obligea à se regarder. Entre deux piliers renversés, un bassin de pierre retenait une eau dormante. Il s’agenouilla, gratta du doigt la surface recouverte d’un voile gris, y ouvrit un cercle. Son reflet apparut, oscillant. Un visage jeune, plus émacié que fragile, aux pommettes hautes. Des yeux d’un bleu brisé, presque minéral, cernés d’une fatigue sans âge. Des cheveux noirs, épais, qui retombaient en mèches indisciplinées jusqu’au front. La bouche était droite, dessinée pour se taire avant de s’ouvrir.
Son regard quitta le bassin pour glisser sur sa propre tenue. Pas de haubert ni de cuirasse, mais une tunique de tissu épais, bleu passé, serrée à la taille par une ceinture craquelée. Par-dessus, un manteau long, jadis noble, dont la doublure, à certains endroits, conservait une lueur de fil doré. Sur le col, une agrafe ternie figurait un motif étoilé usé par le temps. Ses bottes, en revanche, disaient l’usage : semelles usées, coutures reprisées. Une inspiration emplit ses poumons d’un air au goût de pierre mouillée et de feuilles anciennes. Ce souffle fut comme un ordre. Il s’arracha à son reflet et franchit la porte.
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Le couloir où il s’engagea était étroit, montant à peine. Les murs suintaient par endroits, gonflés de racines fines comme des veines. Ses pas, d’abord hésitants, y gagnèrent en régularité. Pour garder l’équilibre, une main se posa d’elle-même sur la pierre, docile à son contact froid. Plus loin, des gravures mangées par la moisissure stoppèrent sa progression. Du bout de l’ongle, il dégagea un fragment de relief, révélant des lettres oubliées, un nom effacé, un chiffre.
Dehors, une cour intérieure. Des herbes sèches, argentées par la clarté, envahissaient les dalles. Le mur d’enceinte se dressait, crénelé, épais, entamé. Par-delà, un frémissement de feuillages noirs et une ligne de troncs : la forêt. Il ferma les yeux et écouta. Le monde respirait, d’une respiration lente, et au fond de cette longue inspiration flottait autre chose : un manque. Comme si la terre elle-même s’était souvenue, soudain, de ce qu’on lui avait pris. À gauche, un puits. À droite, un escalier droit accrochait à la muraille la promesse d’un chemin de ronde. Son instinct le guida vers le puits. Penché au-dessus de la margelle, il sentit une haleine humide lui remonter au visage. Il tira sur la corde effilochée pour libérer le seau à demi coincé. La première gorgée fut prudente, juste assez pour que sa bouche se rappelle la douceur de l’eau froide. Son corps, alors, réclama sa part, et il but de nouveau, longuement cette fois.
Quand il releva la tête, sa main retomba sur sa poitrine, geste machinal pour vérifier un poids familier. Rien. Juste la pointe d’un fil d’or qui dépassait de la doublure du manteau. Ses doigts tirèrent dessus. Un petit médaillon se dégagea, fendu, terni. Sur la face intacte, un motif d’étoile ciselée, à moitié effacé. La simple forme ne força aucun souvenir ; sa mémoire demeurait une page blanche. Pourtant, une certitude plus ancienne, purement physique, s’imposa. Son dos se durcit, sa mâchoire se contracta. Une posture oubliée se réalignait en lui avec la précision d’une clé dans une serrure. Le symbole ne lui disait rien, mais son corps, lui, savait.
Cette certitude muette remit ses membres en mouvement. Sur le chemin de ronde, le vent, mince et régulier, lui parla des hautes branches tandis que la forêt, dehors, se tenait comme une audience silencieuse. De là-haut, sa vue embrassait mieux l’étendue de la forteresse : quatre tours carrées, deux éventrées jusqu’au cœur ; une porte nord barrée par un madrier brisé ; une poterne au sud, dissimulée derrière un rideau de lierre noir. Ses pas suivirent le parapet jusqu’à ce qu’un pan s’effondre juste devant lui, le forçant à s’immobiliser, la bouche emplie de poussière. Les pierres roulèrent dans la cour et se fracassèrent dans un vacarme creux sans que le monde, autour, n’en prenne ombrage.
La descente le ramena dans la cour, puis dans une salle voisine qui avait dû servir d’armurerie. Râteliers vides, casques bosselés, lames rongées par la rouille. Son regard s’arrêta sur un fourreau ; le geste de l’essayer lui parut absurde. C’était trop court pour ce qu’il n’avait pas. L’espoir retomba aussi vite qu’il était venu. Son regard glissa sur les débris et s’accrocha à une forme longue et droite, oubliée dans un coin. C’était le fût d’une lance, une simple pique de bois durci dont la lame avait disparu. Il la prit en main. Le contact du bois, le poids qui s’équilibrait dans sa paume, réveillèrent en lui un écho purement physique. Il la fit tournoyer lentement et sentit comment son corps s’alignait derrière le bois, créant instinctivement un espace de sécurité autour de lui. Ce n’était plus la pointe qui menaçait, mais la distance qu’il pouvait désormais imposer. Pour un homme démuni, cette allonge était déjà une promesse de survie.
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Dans un coffre renversé, son attention fut captée par une cape, roulée sur elle-même. La secouant, il en fit jaillir des nuages de poussière. Le tissu, bien qu’âgé, gardait un poids noble, une coupe qui semblait promettre de redresser les épaules de celui qui la portait. D’un geste, il la jeta sur sa propre silhouette. Le bleu passé se maria à son manteau et, dans un miroir fendu, l’homme qu’il surprit n’était plus seulement pauvre. Non : il était moins inachevé. Cette nouvelle impression de complétude le poussa à explorer plus loin.
Une enfilade de pièces témoignait d’une vie arrêtée nette : un banc encore droit, une coupe fêlée, une plume desséchée dans un encrier vide, un dé posé sur une table, figé sur le six, comme une ironie coincée dans la gorge du temps. Dans ce musée de gestes interrompus, il n’y avait ni cadavres ni traces de fuite. Juste l’arrêt. Cette idée l’effraya plus que n’importe quel corps : on avait éteint le mouvement.
Au centre, ce cercle de cendre qu’il avait déjà vu. Son regard suivit le tracé des coulées, là où un souffle semblait avoir balayé la braise de l’intérieur, sans feu pour l’alimenter. S’accroupissant, il laissa la pointe de sa pique effleurer la matière poudreuse. Une odeur lui remonta, non pas brûlée mais absente. La sensation le fit reculer, son propre corps soudain très net dans l’espace, comme si on venait de tirer sur une trame invisible autour de lui et que, brusquement, il ne restait plus que lui pour tenir le tissu.
Un son effleura alors le silence. Pas un rire, pas un son franc, mais quelque chose comme la chute d’un grain dans un sablier lointain, prolongée au-delà du raisonnable. L’oreille tendue, il guetta la suite. Rien. Le son n’insista pas, ce qui était pire encore. Pour rompre le poids de cette attente, il s’obligea à parler, forçant sa propre voix à retrouver sa gorge :
— Il n’y a personne, dit-il, le timbre qui sortit était clair et grave à la fois, étranger et à sa place. Il se remit à marcher.
La poterne sud finit par céder, avec cette molle résistance des choses qui savent qu’elles ont perdu. Il écartela le lierre, laissa la fenêtre d’un autre air s’ouvrir devant lui. La forêt, de près, était un agencement de troncs sombres, de branches hautes, de feuilles faites pour boire la lumière rare. Le sol, mat, gardait l’empreinte des pluies passées sous un voile de poussière. Il y posa un pied. Le monde répondit : un craquement de brindille, l’odeur des champignons, le frottement d’une fougère sur son mollet.
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Il s’arrêta sur le seuil, une main à la pierre, une autre sur la pique. Derrière lui, la forteresse se rencognait dans sa propre ombre. Devant, un passage incertain s’ouvrait entre les arbres, dessiné moins par un chemin que par une absence de résistance. Il hésita. Un souffle, alors, passa dans les hauts feuillages, un souffle si léger qu’il ne bougea pas sa cape mais sut lui atteindre sa nuque. Ce frémissement n’était pas un signe. C’était suffisamment proche d’un signe pour un homme qui n’avait rien d’autre.
Il franchit la limite. Le couvert l’absorba avec douceur. La lumière s’y faisait lait, filtrée en taches pâles. À quelques pas, un filet d’eau chuchotait. Il s’y dirigea, écartant les fougères de la pointe de la pique. Le ruisseau, mince, traçait une ligne de clarté froide entre les pierres. Il y plongea les mains, y trempa son visage. La morsure de l’eau le tira un peu plus de lui-même. Un insecte remonta la manche de sa tunique ; il l’ignora. Les oiseaux, d’abord silencieux, risquèrent une note, puis une autre, puis se turent comme s’ils avaient compris leur erreur.
Il se releva, soudain attentif. Un frisson lui remonta la colonne, d’une précision telle qu’il savait quoi en faire sans savoir pourquoi : il n’était pas seul. Ce n’était pas une menace immédiate, mais une présence à distance, dans l’angle mort de sa marche. Sans chercher à l’identifier, il rangea le médaillon sous son manteau, raffermit sa prise sur la pique et respira profondément. Ses bottes, sur le tapis d’aiguilles, se mirent à tracer des mesures régulières. Très vite, le mouvement lui entra dans les épaules, puis dans la mâchoire. Son corps se réaccordait, chaque os retrouvant sa place dans la mélodie du geste. Rien ne résonnait en lui, ni le monde extérieur, ni sa propre identité, mais il avait ce verbe-là : avancer. Il s’y confia comme on s’appuie à une rambarde.
Le sous-bois s’épaissit, puis s’allégea. Par endroits, l’humus révélait la vieille pierre des anciens chemins ; ailleurs, des racines affleuraient, tordues comme des doigts qui remontent. Son pas s’ajusta de lui-même à la jungle calme. Une fois, pourtant, une conviction le figea net : derrière lui, un souffle venait de reprendre. Se retournant d’un bloc, il ne trouva personne. Juste un tronc, plus noir que les autres, qui gardait en lui un goût de brûlé.
Il reprit. De temps en temps, sans prévenir, des images, aussi brèves que des étincelles, lui jaillirent contre les yeux : une salle éclairée de chandelles ; une main féminine refermant un bouton de col ; un balcon d’où l’on voyait à la fois la mer et les terres ; le bruit d’une foule ; une étoile ciselée dans l’or et ce sentiment, serré et simple, de devoir. Les images disparaissaient aussi vite qu’elles venaient, ne laissant qu’un arrière-goût de lumière trop vite avalée.
La marche se poursuivit jusqu’à ce que ses jambes se fassent à nouveau précises. La forêt s’éclaircit. Devant lui, des troncs espacés offraient le dessin d’une clairière à venir. Arrivé au bord, il posa la pique contre un chêne et ferma les yeux. Son propre cœur cognait dans ses tempes, régulier. La présence, là-bas, ne s’était pas rapprochée ; elle attendait. Non hostile. Juste attentive. Quand il rouvrit les yeux, la clarté, devant, avançait. L’impression absurde lui vint qu’elle venait à sa rencontre, et que l’endroit, avant lui, n’avait pas besoin de nom pour exister. Ses doigts se refermèrent sur l’agrafe étoilée sous le manteau et tirèrent dessus une seconde. La fine pointe du métal mordit sa peau par accident. La douleur, petite, nette, l’ancra. Alors, pour éprouver sa voix à ciel ouvert, il parla :
— Je n’ai pas de nom, dit-il au vide doux de la clairière. N’en donnez pas. Je marcherai.
Franchissant les derniers mètres, il sortit des arbres. Derrière lui, la forteresse redevint une forme dans la mémoire des pierres. Devant, la forêt traçait des lignes qui menaient quelque part sans qu’il puisse dire où. Son pas s’engagea sur la voie la plus simple, celle qui semblait ménager la terre, et la présence, au loin, se déplaça non pour se cacher, mais pour guider.
Il ne sut pas qu’on l’attendait. Seulement cette certitude, assez lourde pour tenir lieu de tout : il était vivant, il était dehors, et le monde, même blessé, avait encore des chemins. Il avança. La forêt s’ouvrait comme une cathédrale. Les troncs, hauts et noueux, dressaient leurs colonnes vers une voûte de feuillages où filtraient des rayons d’argent. La lumière, mouvante, tombait en nappes sur les fougères et faisait scintiller les mousses épaisses qui tapissaient les pierres. L’air n’était pas le même qu’à la forteresse : ici, il respirait. Frais, parfumé de sève et de fleurs discrètes. Chaque pas enfonçait ses bottes dans un tapis d’aiguilles souples, étouffant le bruit de sa marche.
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L’homme ralentit, presque malgré lui. Il avait l’impression de pénétrer dans un sanctuaire dont il n’avait pas le droit d’être le profanateur. Sa main se resserra sur sa pique de fortune, mais pas par peur cette fois : par respect. La forêt ne l’écrasait pas, elle l’accueillait, l’observait, peut-être même le jaugeait.
— Tu as enfin quitté les murs.
Il se figea, le cœur serré. Devant lui, entre deux chênes immenses, une silhouette venait d’apparaître. Elle ne surgit pas, elle ne bondit pas. Elle était là, immobile dans la lumière verte du sous-bois. Une silhouette aux traits harmonieux, jeunes mais définis par une gravité calme. Ses yeux, d’un vert profond, captaient chaque reflet de la forêt, perçants comme une flamme tranquille. Deux marques rouges, bellement tracées, barraient ses joues, comme des éclats de courage sur un visage silencieux. Ses oreilles félines, délicates et velues, étaient dressées, aux aguets, tandis que sa queue souple ondulait légèrement, ajustant son équilibre à chaque brise. Elle portait une robe vert sombre, ceinturée à la taille par un ruban rouge vif qui rappelait la couleur éclatante d’une cape flottant derrière elle, comme un étendard silencieux. Les manches claires de sa chemise bouffante contrastaient avec la rigueur de ses bottines souples, invitant au mouvement silencieux. En elle, il y avait ce mélange étrange : la grâce d’une gardienne des légendes ancestrales… et la détermination d’une sentinelle éveillée. À mesure qu’elle avançait, les plis de son vêtement capturaient les ombres du sous-bois, la reliant à la terre et à ses anciens secrets. Il resta interdit. Elle, au contraire, s’inclina légèrement de la tête, dans un salut mesuré.
— Tu t’es éveillé.
Il serra sa pique contre lui.
— Qui es-tu ?
Elle le fixa longuement, sans se troubler. Sa voix, quand elle reprit, n’avait ni dureté ni complaisance : une certitude posée.
— Nymeria. Du peuple Moc’h.
Il attendit, mais rien de plus ne vint.
— Tu m’attendais ?
— C’était mon rôle.
Son ton ferme lui donna l’étrange sensation que tout cela avait été prévu, inscrit quelque part avant même qu’il n’ouvre les yeux. Cherchant ses mots, il sentit son esprit, encore engourdi par l’amnésie, se refermer sur un gouffre avant de demander :
— Alors… sais-tu qui je suis ?
Nymeria se contenta de le regarder, son regard plongé dans ses yeux bleus comme si elle cherchait à vérifier quelque chose au fond de lui. Mais elle ne répondit pas. Elle tourna les talons et dit simplement :
— Viens.
Il resta figé un instant, puis décida de la suivre. La marche s’engagea dans le sous-bois. Nymeria ouvrait la voie avec une aisance presque irréelle, ses pas glissant sur les racines sans jamais les heurter. Lui, maladroit, trébuchait souvent, se rattrapant de justesse. À chaque fois, il sentait son regard sur lui, non moqueur mais évaluateur, comme celui d’une enseignante observant son élève encore ignorant. Au détour d’un ruisseau, elle s’arrêta.
— Bois. Tu en auras besoin.
Il s’accroupit, plongea ses mains dans l’eau claire, but à grandes gorgées. L’eau glacée lui mordit la gorge, mais lui rendit un peu de vigueur. Puis, il leva la tête vers elle, mais elle ne dit rien, se contentant d’attendre. Ils reprirent leur marche. Un peu plus loin, le calme se rompit. Les feuillages frémirent d’abord à leur périphérie, puis le bruit devint plus lourd. Des raclements rauques roulèrent entre les troncs. Deux masses surgirent des fourrés, brisant branches et fougères. Leurs corps gonflés portaient des plaques de chair malade, veinées de noir, et leurs défenses étaient d’un cristal sombre. Le plus proche fonça aussitôt, tête baissée, ses petits yeux luisant d’une flamme maladive. Surpris par la rapidité de la charge, l’homme eut à peine le temps de lever sa pique. Le geste était instinctif mais désordonné ; le fer heurta le flanc de la bête dans un bruit sourd, mais la pointe glissa sur la peau tannée sans pénétrer. Il bascula en arrière, les fougères amortissant à peine sa chute.
La deuxième bête chargea dans un rugissement, mais Nymeria, elle, n’avait pas cillé. Sa main droite s’ouvrit, paume vers l’avant. Des filaments de lumière jaillirent, fins comme des soies d’araignée, s’enroulant autour des pattes du monstre. L’élan fut brisé net. La bête hurla, se débattit, mais chaque mouvement resserrait davantage l’étreinte lumineuse. Sans détourner son regard, Nymeria leva sa main gauche. Une sphère éclatante se forma dans sa paume, grandissant jusqu’à pulser comme un cœur de feu blanc. Elle la projeta d’un geste sec. L’orbe frappa l’autre créature de plein fouet, et dans un silence absolu, le choc se mua en implosion. La masse s’effondra sur le flanc, son corps disloqué se consumant en cendres noires et fumantes.
Il finit par retrouver assez d’air pour balbutier :
— Qu’est-ce que… c’était ?
— Des Morghals, lui répondit-elle simplement. Des bêtes qui n’auraient jamais dû exister. Mais pas bien dangereuses.
Il se redressa, piqué au vif. Nymeria, sans un mot, lui tendit le bâton tombé un peu plus loin. Le contact du bois dans sa paume lui rendit une maigre contenance.
— Tu as réagi, observa-t-elle. Mal, mais vite. Ça compte.
Elle lui tourna le dos, déjà repartie, et il dut allonger le pas. Ils marchèrent longtemps. Au bout d’un temps, elle leva la main. — Ici.
Un léger renfoncement s’ouvrait entre les racines d’un chêne énorme. La pente du sol formait un coussin d’humus sec. Elle ramassa deux poignées de brindilles, approcha les mains l’une de l’autre : une étincelle blanche jaillit entre ses doigts et embrasa les petits bois. La flamme prit aussitôt. La nuit tomba sans drame. Dans le cercle de clarté, les traits de Nymeria prenaient une netteté nouvelle. Il resta longtemps à regarder le feu. La honte du combat s’était tassée, ne laissant qu’une fatigue propre, presque douce.
— Pourquoi m’attendais-tu ?
Nymeria tourna vers lui un visage que la flamme animait d’ombres brèves.
— Parce qu’il était temps.
— Temps de quoi ?
Elle étudia un instant son profil, sa posture. Il avait laissé glisser son manteau, révélant la doublure usée et, sous le col, la pointe d’un fil d’or. Elle tendit la main, sans brusquerie. — Puis-je ?
Il hésita, puis dégagea le petit médaillon fendu. La lumière du feu y accrocha l’étoile ciselée, usée à en perdre son nom. Nymeria la contempla longtemps. — Tu l’avais sur toi quand on t’a endormi. — « On » ? Un léger battement de sa queue marqua une hésitation. — Ceux qui espéraient te soustraire au néant. Ceux qui ont échoué à sauver le royaume, mais pas à sauver un nom.
Elle referma ses doigts sur le médaillon, puis le lui rendit, avec une délicatesse presque cérémonielle. — Ce signe a appartenu à ceux qui portaient une promesse. Quoi qu’on ait effacé en toi, ton corps s’en souvient encore. Il passa le pouce sur l’étoile, sentant sous la peau la rigueur muette de ce métal. — Et quelle promesse ? Elle inspira doucement, comme si elle plaçait ses mots, un à un, au bon endroit. — Rallumer la lumière. Reprendre ce qui a été perdu. Guider ceux qui restent jusqu’à l’aube.
Il soutint son regard. — Tu me parles en énigmes. Tu dis « ceux qui restent ». Qu’est-il arrivé au royaume ? Nymeria remua le feu. — Ce qui a pris Naastica, ce ne sont pas des soldats, ni un empire venu de loin. C’est pire que ça. Ce sont des créatures qu’on appelle les Nihiliths. Elles ne combattent pas pour régner, elles ne pillent pas pour s’enrichir. Elles effacent. Tout. Et c’est pour cela que je t’attendais. Parce que tu as un rôle. Tu es l’héritier de ce royaume. Le prince.
— Si je suis… ce que tu dis, souffla-t-il, pourquoi ne me souviens-je de rien ?
— Parce que l’oubli est leur arme. Tu dors encore, au fond. Mais tu marches. C’est suffisant pour commencer.
Elle glissa alors la main sous sa cape et en tira un long paquet enveloppé d’un tissu sombre, noué d’une cordelette rouge. Le tissu s’ouvrit sur une garde noble, ternie, puis sur une lame fendue, ébréchée, veineuse de fractures éteintes. — Voici l’Épée des Rois. La flamme accrocha un instant la courbe de la garde. Elle la souleva des deux mains et la lui tendit. Il hésita, puis ses doigts se refermèrent sur la garde. Une chaleur fine remonta le long de son bras, réponse muette d’un objet qui reconnaissait la main faite pour le porter. — Elle est brisée, murmura-t-il.
Nymeria, assise face au feu, laissa ses yeux se poser sur la lame fendue. Son regard ne fléchit pas.
— Comme ton royaume.
Il releva la tête. — Alors comment… ? — Pour l’instant, tu dois marcher. Demain, nous atteindrons mon peuple. Tu y trouveras des réponses.
Il tourna l’épée, sentit le relâchement discret de son poignet adopter le vieux geste. Sous sa tunique, le médaillon reprit son poids véritable. — Pourquoi me la confier maintenant ?
Un pli léger, presque un sourire, effleura la bouche de Nymeria. — Le rôle ne t’attendra pas. Ta mémoire dort encore, mais ton corps se souvient déjà. Apprends à marcher avec tes gestes, et tes souvenirs suivront. Le sommeil le prit sans lutte. Nymeria, elle, observa la danse des flammes avant de s’enrouler dans son manteau. Pour cette nuit, la forêt les garderait tous les deux.
L’aube posa d’abord une traînée pâle au-dessus des cimes, puis déplia la forêt d’un vert neuf. Ils repartirent. Le sentier, d’abord secret, se dessina plus fermement. Le village apparut, tapis, presque enlacé par les chênes millénaires. Les maisons, mi-bois mi-pierre, semblaient avoir poussé avec les troncs. Des silhouettes passaient, fines, souples, le pas silencieux. Le jeune homme s’arrêta net. Le poids dans sa poitrine bascula de l’étonnement vers une sorte de reconnaissance neuve : il ne connaissait pas cet endroit, mais la justesse de sa place dans la forêt répondait à une idée de monde qu’il croyait perdue. Il hésita, puis leva les yeux vers Nymeria.
— Tu m’as parlé de ce rôle, de ce que je dois devenir… Mais je ne connais même pas mon nom.
Elle s’arrêta, un pas devant lui. Lentement, elle se retourna. Ses yeux verts, graves, l’enveloppèrent comme pour mesurer le poids de sa demande. Elle redressa à peine le menton, donnant à ses mots la justesse d’un verdict.
— Ton nom…
Le silence de la vallée s’épaissit, suspendu. Puis, d’une voix calme et tranchante à la fois, elle prononça :
— Cassian.
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